Une chambre à coucher dans un appartement, la nuit. Lit, lampe de chevet, chaussures en vrac sur le sol. LUI se roule une cigarette assis au bord du lit. ELLE est couchée en travers du lit sur le dos. Il entrouvre la fenêtre et allume sa cigarette. Il prend une bouffée et recrache longuement la fumée par la fenêtre.

LUI. – J’ai compris quelque chose sur toi ce soir.

 

ELLE. – Ah oui ?

 

LUI. – Oui

 

ELLE. – …

 

LUI. (se penchant par la fenêtre) – Oh, salut petit chat

Minou minou

Viens par là

 

ELLE. – Et c’était quoi ?

 

LUI. – Il est vraiment trop chou.

Je sais pas vraiment comment l’exprimer…

Mais c’est à propos de ta vision du monde

c’est comme si… comme si tu avais une vision du monde différente de la mienne, et que ce serait ça la base des conflits entre nous parfois.

 

ELLE. – Mimi… Piti chat

Oh, comme t’es chou…

Viens par ici !

 

LUI. – Je crois que toi, tu vois ta vie comme découpée en parcelles qui ne se touchent pas.

 

ELLE. – En parcelles ?

 

LUI. – Oui

Toutes tes relations sont bien séparées

tu prends le soin de ne pas les mélanger

Jamais tu ne fais

que tes amis se rencontrent

Et moi, tu vois, c’est le contraire, moi j’essaie de rassembler plutôt. De voir LARGE. D’après moi, si on voit large on voit plus clair. Et mon but, c’est d’y voir clair, tu comprends ? Limite, de sortir du jeu, tellement que j’y verrai bien, à ce jeu de la vie où on n’y comprend rien à rien, où tout le monde galère, se démène. Moi, tu vois, moi j’ai pas envie de galérer, j’ai plus envie, plus envie de devenir vieux comme ces vieux couples que je vois sur le bisse à côté de chez moi

Ils ont des conversations à pleurer, je te dis…

Tu dis rien, toi

Pourquoi tu dis rien maintenant?

Qu’est-ce que t’en penses?

 

ELLE. – J’en pense que me sens comme attaquée

personnellement attaquée

oui

parce que tu dis TU

comme si c’était de MA faute

que j’aie une vison du monde différente de la tienne

et ça me tend

Du coup je ne parle plus

Je suis comme bloquée

Sur la défensive

J’attends que ça passe

 

LUI. – C’était pas une attaque, JUSTEMENT, c’était pour pas qu’on finisse comme ces vieux sur le bisse, ils sont pathétiques, ils me donnent envie de pleurer, ces vieux, en plus, tu sais, ils font tous exactement la même chose, y’a qu’une seule chose à faire sur ce bisse et eux, ils le font TOUS, sans se concerter. Voilà, y’a un panneau, en bas de chez moi, et ce foutu et unique panneau, il faut absolument qu’ils le lisent. Alors, ils s’arrêtent, tous, et le lisent de haut en bas : Bisse de Vex, construit au début du XVème siècle ce bisse est entièrement en eau

longueur totale

11 km

altitude

entre 1500 et 1350 mètres

temps de parcours

environ 3 heures sans le retour

difficulté

parcours sans difficulté PARTICULIERE

carte nationale d’excursion

1:50’000

 

ELLE. – Je veux pas finir comme eux

 

LUI. – Quoi?

 

ELLE. – Je dis

je veux pas finir comme eux

moi non plus

enfin nous

je veux dire

je veux pas qu’on finisse comme eux

 

Tu trouves vraiment que je sépare tout?

 

LUI. – Oui

et ça me fait peur

c’est comme si t’avais plusieurs vies parallèles

des vies cachées

et du coup

dans ta tête tu ne me mens pas

effectivement

tu omets juste des faits

des faits importants à savoir pour moi

Tu OUBLIES, comme ça, de me dire, par exemple, que tu as flashé sur le voisin, peut-être, ou bien qu’avec lui, vous avez une relation PARTICULIERE, pire, intense, et que tu envisages peut-être certainement d’emménager chez lui, puisque, ah oui ! tu as oublié de me dire, mais il t’as demandé en mariage la semaine dernière, et toi, dans ta tête toute cloisonnée, tu as juste OUBLIÉ de me prévenir à l’avance.

 

ELLE. – Tu exagères

 

LUI. – Oui, c’est vrai, peut-être qu’on a pas besoin de se quitter d’un coup… On peut faire progressif. Au début tu iras juste vivre chez lui les week-ends, en face, au début, tiens, ça me fait bizarre de dire ça, « au début », et puis ensuite, tu iras un jour sur deux, derrière cette foutue porte, jusqu’au point ou tu ne reviendras ici, chez nous, dans cette chambre ravagée par ton fameux « début », seulement les week-ends, je dis chez nous, mais en fait ça ne sera plus qu’un chez moi-tout-seul, seulement le dimanche, tu viendras, pour boire un café et prendre des nouvelles du chat. Il va bien, oui, merci, tu lui manques… A lui tout comme à moi. Et je serai rongé par la jalousie et le désespoir, rongé jusqu’à devoir guetter tes allées et venues à travers le judas, rongé, je dis, jusqu’à te suivre dans les rares derniers lieux communs que nous partagerons. Le hall d’entrée, je guetterai, le couloir, l’ascenseur. Je te suivrai. Et croyant parler à un liftier dans l’ascenseur, tu me diras : sixième étage, monsieur. Et j’appuierai sur le bouton.

 

ELLE. – C’est drôle.

On dirait comme la pièce qu’on a vue ensemble ce soir au théâtre.

 

LUI. – Ah, oui, ça tu t’en souviens, de la pièce

bien sûr, puisque tu l’as classée dans ton tiroir

 

ELLE. – Elle était bien la pièce

 

LUI. – notre unique tiroir

réservé à nous deux

 

ELLE. – j’ai bien aimé

 

LUI. – Oui

tu dis que tu as bien aimé

parce qu’après le théâtre on dit : j’ai bien aimé

mais c’est là qu’il y a un gouffre, tu vois

la pièce, toi tu vas la voir tranquillement

la pièce

et après tu dis : j’ai bien aimé

même si t’as rien compris

ou que tu as lutté pour ne pas t’endormir

Et le comédien

t’as pensé au comédien ?

tu crois que ça lui change quelque chose

que t’aies bien aimé la pièce ?

il s’en fout de savoir si

oui ou non

tu as bien aimé

ce qu’il veut c’est que tu percutes

que tu voies que les choses changent

qu’on ne peut pas rester comme ça

comme des cons

à dire

j’ai bien aimé

on ne peut pas rester comme ça

sans se connaître

sans rien dire de plus

il faut discuter pour se connaître

Agnès

Regarde-moi

Je veux te connaître

 

ELLE. – Il faudrait changer les noms

 

LUI. – Changer les noms?

 

ELLE. – Oui

 

LUI. – Pourquoi?

 

ELLE. – Pour pas qu’on nous reconnaisse

dans le texte

je veux dire

je voudrais pas qu’on sache que c’est moi

dont tu parles

et aussi ça serait bien d’enregistrer

comme ça je m’en souviendrai

à l’écriture

de la conversation

 

LUI. – Gontran

moi j’aime bien

Gontran

comme prénom

 

ELLE. – Oui

Gontran c’est bien

 

LUI. – Il faudrait aussi dire qu’on essayé de changer

dans la vraie vie

que la pièce

ça nous un peu

comme qui dirait

dévié

transplané

comme une plaque de beurre qui fond lentement

et glisse légèrement sur le côté de la poêle

voilà qu’on a glissé du théâtre

à la rue

et de la rue

délicatement

à la chambre

comme on traverse un filet de fumée

de cigarette…

 

ELLE. – Tu sais quoi?

 

LUI. – Non?

 

ELLE. – Je peux te parler du voisin?

 

LUI. – Oui

JUSTEMENT

c’est ça que je veux

que tu me parles du voisin

que tu fasses tout péter entre nous

que je te connaisse enfin

parce que j’ai envie de te connaître

depuis toujours et…

 

ELLE. – Écoute moi

 

LUI. – Oui

pardon

 

ELLE. – Donc

le voisin

c’est par rapport au temps

juste

je trouve qu’il a plus de valeur

je trouve qu’il arrive

le voisin

vu son age

à apprécier chaque moment

sans chercher à atteindre quelque chose

c’est pas comme les petits jeunes

qui s’acharnent

discutent

se frustrent

s’énervent si ça colle pas avec leurs projections

les vieux

je trouve qu’ils coulent avec plus de sérénité

Ils passent de la salle à manger au couloir

du couloir à la chambre

comme une danse lente

élégante

 

LUI. – Je vois que tu apprends à décloisonner

C’est bien

 

ELLE. – C’est de l’ironie?

 

LUI. – Non

enfin

peut-être

oui

 

ELLE. – C’est de l’ironie, oui ou non?

 

LUI. – J’en sais rien

 

ELLE. – T’en sais rien

t’en sais rien

t’en sais jamais rien

mais moi il faut que je sache

si ton gouffre, là

ton abîme

s’est rebouché ou non

alors maintenant

dis-moi

Ou bien c’est mieux de se quitter

maintenant

de trouver une fin

digne de nous

de toi, surtout

parce qu’on peut pas avoir une fin banale

comme ça

paf

fin

non

T’es au dessus de ça

à toi…

à toi il te faut quelque chose de grand

de transcendant

par exemple

tiens

il faudrait que je me transforme en biche

en grosse biche

et toi aussi

tiens

en biche tu serais pas mal

et là tu seras content

et tu pourras enfin sentir qu’on est sur la même longueur d’onde

sans gouffre

sans rien

dans le même pré

sur le même lit

on serait bien plus heureux ensemble si on était des biches

D’abord

parce que tu ne pourrais plus me prendre la tête avec tes histoires

de gouffre

de cloisons

de barrières

de prés

de voisin

et ensuite parce que…

 

LUI. – Tu me fatigues

j’ai une de ces fatigues

là qui me prends

soudain

Ouf

il faut que je me couche

 

(Elle se lève énergiquement)

 

LUI. – Tu fais quoi ?

 

(Elle met ses chaussures)

 

LUI. – Tu vas où ?

 

ELLE. – Devine

 

LUI. – Je sais pas

 

ELLE. – chez le voisin

 

(Elle sort de la pièce)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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