Oui, je sais. C’est facile de prendre son téléphone et de composer un numéro. Tout le monde peut le faire. Moi-même je le fais trop souvent sans réfléchir. Déverrouiller. Menu. Contacts. Flèche du bas. Flèche du bas. Bouton vert. Appeler.

Tu sais, une nuit je marchais.

Les néons des lampadaires étaient orange. Le goudron, les ronds-points, les trottoirs orange. Tachés. Tout était paisible. Une nuit comme les autres où je marchais. Rien de plus. J’avais rien demandé tu sais. Il est arrivé vers moi, content, et m’a demandé si j’avais du temps. Tu me connais. Je me cabre. Je sors mot après mot des phrases préconçues.

Non merci. J’ai du travail. Je dois rentrer. Désolée. Au revoir.

Un pas plus tard, deux mains lourdes tombent sur mes épaules. On me fait traverser la rue déserte, comme ça. Lui derrière. Moi devant. Je me retrouve assise à une table de bistrot entre lui et un autre type qui me sourit bêtement.

« Qu’est-ce que tu bois ? » Rien merci.

« Tu vas pas rien boire, allez prends quelque chose, prends. » J’ai pas d’idée. J’ai pas soif. Un thé froid s’il vous plaît.

L’homme qui sourit bêtement a une quarantaine d’années. Il est emballé dans une veste en jean rigide.

Ça doit pas être très confortable. Il a du ventre. Il parle fort d’une voix rustique qui dit qu’il aime le rouge et que pour le trouver, faut aller dans les bars de Sierre.

Pourquoi je voudrais le trouver ?

Tu sais, j’étais pas préparée. J’avais rien demandé. C’est lui qui a balancé son nom sur la table. Comme ça, sans crier gare.

« Walten, tu connais ? Ça te dit quelque chose ? »

C’est dur de t’en dire plus. Ce nom, c’est mon nom. Ça a toujours été comme ça. Je sais pourquoi je le porte. C’est le nom de mon père. Mon père, je ne le connais pas. Il est parti quand j’étais trop jeune pour avoir un souvenir de lui.

Le type qui s’appelle Walten continue de parler. Bien sûr, je n’écoute plus. J’ai du vide dans la tête. Je le regarde s’agiter, rire avec sa grande bouche et puis tousser parce qu’il fume trop gras. Une seule question me vient.

Ton prénom ?

Victor. Paul. Édouard. Jean. Je sais plus. Il ne s’appelait pas Olivier. C’est tout ce qui compte. Je salue courtoise-ment ces deux rustres et je pars.

Tu comprends maintenant pourquoi je ne peux pas l’appeler. Si j’appelle, je vais peut-être me retrouver en face d’un autre pilier de bar à plein temps. J’ai eu de la chance. Lui, c’était juste le frère de mon père. S’il m’avait dit Olivier comme prénom. Je m’appelle Olivier. Je suis ton père. Je fume trop. Je bois trop. Je parle trop. J’aurais été sensée dire quoi ? Merci ?

Merci d’avoir disparu. De t’être envolé. Grâce à ça, je suis devenue Agnès. Agnès Walten. Celle qui ne sait pas d’où vient son nom. Celle qui a grandi sans soirées match et bières. Et sans gueulées dans toute la baraque, peut-être. Merci. On m’a traînée visiter des musées très grands à la place. J’ai dormi sans papa à la maison. Il ne rentrera pas dans la nuit un peu trop bruyamment. Il ne fera pas pleurer maman en lui disant : « Oh ! Tais-toi ! Je fais ce que je veux, oui ? T’es pas ma mère à ce que je sache. »

 

Une fois, j’ai écrit une lettre à ma grand-mère. Ma vraie grand-mère. L’action était simple en soi. Il suffisait de chercher un nom, une adresse, de retranscrire le tout sur une enveloppe et de l’envoyer. Avec un contenu, bien sûr.

J’ai fait les premiers gestes comme un automate.

Clic. Marie-Claude Walten. Clic. Adresse. Chemin de Bonne Espérance. Immeuble. Bonne Espérance. Pour-quoi les humains donnent-ils toujours des noms ridicules aux bâtiments ? Crayon, feuille, recopier adresse. Dernière phase délicate : le contenu. J’avais oublié.

Quoi écrire ?

Ça sonne. Un temps.

Elle décroche, c’est elle, elle décroche. Euh, oui… Bonjour… C’est Agnès. Un temps.

Une voix extrêmement grave me répond. En message codé sûrement. Ça fait krrr. Sûrement peut-être enfermée dans une cave enfumée. Depuis très longtemps.

Trop longtemps. Toute la fumée s’est engouffrée dans ses poumons et c’est trop lourd pour elle. Mais elle rigole ma grand-mère. Elle rigole. Faudrait qu’elle arrête de rire parce que ça risque de lui faire mal. Elle dit qu’elle trouve bien que je l’appelle. Elle dit qu’il faudra qu’on se voie un jour. Je réponds oui.

Un moment d’espoir et puis du vent. Du vent entre

ses poumons et mon oreille. Entre mes yeux et son visage inconnu. Bonne Espérance. Espère toujours.

On m’a de nouveau prise par les épaules. J’ai rendez-vous avec mon oncle. Il me conduira chez elle. Chez ma grand-mère. Tout se passera bien. Tout. Se passera. Bien.

De la porcelaine pour la camomille. Un petit chien mouillé qui sent la rue. De la poussière qui pique le nez. Des bibelots. Et toute une petite vie ramassée dans un deux pièces au sixième. J’imagine ça. Et on me demandera qui je suis. Et je n’oserai pas demander à qui je parle. Et l’horloge pour rythmer nos silences.

Exactement comme moi maintenant à côté de toi. J’arrêterai de parler et tu ne sauras pas quoi dire. Tu regarderas l’heure. Tu te demanderas pourquoi tu es là. Pourquoi je te parle à toi et pas à l’autre type tout seul deux tables plus loin. Et ton regard se posera par défaut sur tes mains autour de ton verre. Tu sais, je suis encore comme toi. J’arrive pas à partir quand

quelqu’un me parle. Je n’ose pas couper la parole. Je n’ose pas exister. Je pense que les autres en savent plus. Que je dois les écouter. Alors quand c’est moi qu’on écoute, je ne m’arrête plus.

Mon cousin appuie sur la sonnette. On entend remuer à l’intérieur. Nous sommes quatre autour de la porte vert-pastel-délavé. Quatre à attendre. Mon oncle, ses deux enfants. Et moi.

Je sais pas si tu arrives à imaginer la scène. Jamais

encore je n’avais vu cette dame. C’est pourtant grâce à

elle que j’étais -que nous étions tous- debout, devant sa porte. Au quatrième étage du vétuste immeuble « Bonne Espérance ». Jamais encore je n’avais été entourée d’autant de Walten de ma vie. De Walten. Une situation nouvelle et agréable, oui.

Une toute petite femme ouvre la porte. Une toute petite femme qui, je me souviens, a regardé tout le monde sauf moi. Elle disait : « Oh, mais bonjour ! » ou encore « Ça alors ! » en faisant peut-être un peu semblant. Après, elle m’a vue. Elle a posé ses yeux dans les miens. J’ignore ce qui s’est passé. J’ai rien compris. Je me suis retrouvée dans son salon avec elle qui me pleurait dans les bras. Et une photo de moi petite entre les mains. Elle disait : « Regarde ! Regarde ! C’est tout ce que j’avais de toi ! C’est tout ce qu’il m’a laissé. »

Et là, moi aussi j’ai versé une larme. Une larme pour nous deux. Si étrangères mais si proches à la fois.

A quoi ressemble-t-elle ? Est-ce qu’il y a un nez typique Walten ? Une courbure d’oreille Walten ? Une démarche Walten ? Est-ce qu’un trait commun nous unit tous ? Est-ce que c’est la classe suprême de notre port de tête qui fait la renommée de notre famille ? A toi de juger.

La grand-mère est petite. Le haut du corps perché sur des jambes-bâtons. Quand elle marche, elle tient en équilibre. Un courant d’air, seulement, suffit pour la faire basculer. Et son visage carré. Et ses yeux crème. Et ses douces joues tombantes jusqu’au menton. Sa vie a creusé des sillons sur sa peau. Velours.

Elle me montre sa boîte à photos. Des images à sentir. Des images de l’ennui. Du temps. De l’air. C’est pas de la publicité. Ça se donne pas à toi comme ça. Ces images t’observent longtemps. Te choisissent. Il n’y a rien à comprendre. Juste sentir. Cet amour du détail, de l’instant. Des salons, télé allumée. Des com-modes et un bout de tableau. Un chien, et une jambe humaine sur canapé. Un aquarium. Un rideau rose. Un napperon. Toute une vie.

L’appartement, oui. Deux canaris, une perruche, cinq poissons et une sous-locataire. Les canaris et la perruche piaillent dans la chambre à coucher. Les poissons font des bulles à l’entrée. Et la sous-locataire fume au balcon.

Finalement l’excitation retombe et on m’assied sur un fauteuil. Je ne le quitte plus. J’ai la télé qui crache des âneries à côté de moi et les Walten, en face, qui n’osent pas regarder dans ma direction. Peut-être parce que le show de téléréalité « J’ai retrouvé ma mamie » leur pince le cœur. Non. Dans la réalité, ça ne se passe pas comme ça. Dans la réalité les deux personnes qui se retrouvent ne déballent pas toute leur vie sourire aux lèvres. Dans la réalité, ça sent le coincé. Le crispé. Le « On attend. Ça va bien se confesser un peu. » Alors on attend. Et toujours pas de confessions.

Café ? Café.

Un peu d’eau et de caféine peut en sauver, des situations. Chacun avec son petit quelque chose entre les mains, l’esprit s’apaise.

Et le chien, il est où ?

« On me l’a repris. Il était trop sale. Mais j’ai reçu cette peluche à la place. Là. »

Elle nous montre une bestiole à poils drus qui prend de l’âge. Posée sur un mini juke-box. Elle en reçoit des babioles. Un aigle royal aux ailes déployées.

Un petit singe ventousé à la fenêtre. Des boules à neige et des boules à neige. Elle aime ça ? Non. Elle est tombée dans ce jeu infernal par mégarde.

Un jour elle a dit : « Oh ! Un petit angelot en porcelaine ! Comme il est mignon ! » Et on s’est dit qu’elle adorait ça. Maintenant elle sourit et dit merci.

« Marie-Claude, j’ai quelque chose pour toi, regarde. Un petit bouddha. C’est joli, hein ? Il te plaît ? J’ai tout de suite pensé à toi quand je l’ai vu. Là, à côté de l’angelot il va bien, non ? » Et la grand-mère de sourire et d’acquiescer.

Tu sais quoi ? Durant un après-midi et une soirée, j’en ai vu des choses surréalistes. Hallucinantes. J’adore. Essaye de te représenter la scène. Nous tous autour de la table basse du salon. De gauche à droite. L’oncle. La fille. Le fils. La porte. La grand-mère. La télé, et moi. Sans oublier la gêne du silence qui plane au-dessus de nous. On sonne à la porte. La grand-mère sursaute. C’est une famille roumaine venue pour acheter. Acheter des trucs. Des rideaux roses. Des tapis. Marie-Claude les accompagne dans sa chambre. Ils s’enferment. Négocient le prix. Silence. Puis ils repartent tapis sous le bras. Au passage la mère roumaine pointe du doigt le lustre qui nous éclaire. « Il est à vendre ? Si jamais je suis preneuse. Il est ma-gni-fique. »

Ma grand-mère me regarde en haussant les épaules. Faut bien vivre. Et l’appartement se vide de ses objets de

valeur pour mieux se remplir de babioles. De fioritures. De poussière.

Une fois les intrus partis, ma grand-mère et moi avons assisté à d’étranges scènes. Une danse de la joie de l’oncle. Un splendide solo a cappella de la fille. La fille qui sera chanteuse quand elle sera grande. Le fils, lui, a trouvé une occupation plus constructive. Aller acheter des bouteilles et des clopes au kiosque pour voir si la vendeuse lui donne dix-huit ans. Une réussite. Quand il revient, son père est en train de draguer la sous-locataire. La sous-locataire qui glousse. Et le père qui se pavane.

Après on a plus très bien compris avec ma grand-mère. A un moment, le fils et le père, planqués dans la baignoire, ont regardé une vidéo sur leur télé-phone. Puis à un autre, c’est la sous-locataire qui est enfermée dans la salle de bain et qui supplie : « Allez, ouvrez-moi. C’est plus drôle maintenant. »

Et nous deux sur le canapé. On ne bougeait pas. Immobiles. Passives. Encore maintenant, à l’heure où je te parle, je n’ai aucun signe de vie de sa part. Comme si jamais on ne s’était vues. Comme avant. On dit : « On se reverra, promis. » Puis on oublie. On n’ose pas.

 

Hey salut Agnes J ai appris que

tu es passe chez ta grand mere

avec ton oncle, c est dommage

que je n etais pas la pour te voir

mais bloque au social aie

 

Pour dix-huit ans de silence, je trouve que c’est assez spontané comme premier abord. Mon père. Un sms de mon père. Comme ça. Un lundi matin comme les autres. J’étais en cours, oui… Suis devenue toute rouge. Avec du chaud dans les joues. Et du chaud dans le cœur. Des frissons partout. J’étais pleine d’espoirs, pleine de joie, pleine d’amour, de bonheur, de plumes, de rires et de rires. J’étais…

Et j’ai ri. C’était si facile ! Dix-huit ans que ça dure. L’absence. Le doute. Je ne pouvais plus m’arrêter. J’ai rigolé comme si la vie n’était qu’une grosse blague. Un paquet surprise. Comme si tous les gens tout sérieux autour de moi n’avaient rien compris. Avec leurs sourcils froncés. Leurs fronts plissés. Et leurs regards dans ton dos. Tu entends presque un tss. Trop joyeuse. Ils te trouvent trop joyeuse. Ils disent que la vie c’est une lutte. Ils s’acharnent, les gens. Ils s’acharnent. Se dévorent, s’entretuent. Et moi avec mon père, là. Mon père à moi qui débarque. Qui existe quelque part. Quelque part. Qui existe. Maintenant je sais.

Faut que je le retrouve. Que je l’extirpe de son quotidien tout méchant. Plein d’ennuis. De problèmes. De sourcils froncés. Faut que je lui montre que j’existe. Oui. Que je lui montre que j’existe, et aussi ce que je suis devenue. Sans lui.

Tu dois sûrement aimer les histoires, non ? Quelqu’un qui n’aime pas les histoires ne reste pas là, bêtement, à subir le discours d’une ivrogne en devenir. Poète ? Nostalgique ? Un petit vague à l’âme ? A quoi y ressemble ton père, hein ?

Forcément chauve avec une grosse barbe moelleuse. Des tour-de-bras à ses chemises. Des chapeaux melons. Et une moustache, oui. Une moustache qu’il affine de ses doigts.

Le mien. Le mien je sais, oui.

Il est bien rasé. Chemise. Des cheveux. Oui, plein de cheveux, beaucoup trop de cheveux sur la tête. C’est ça, et… Ne m’aide pas. Il a une démarche de panthère quand il se déplace. Obscur. Oui. C’est un sauvage à l’intérieur, un loup. La flamme de ses yeux te fait chavirer. Il te perce le cœur en un regard. Rien à voir avec ton patron de bistrot. Moi, le mien il est banquier, informaticien, facteur. Mais un bon facteur, qui a le sens des choses. Qui connaît la valeur du temps, du présent, de ce qui compte vraiment.

Menteuse, tu dis ? Non. J’enjolive, c’est tout. Mais laisse-moi quand même te dire la vérité. La seule que je sache. La vraie. Celle que j’ai grappillée çà et là dans les on-dit de mon semblant de famille.

Monsieur Walten met des amendes sur les voitures. Pourtant, quand il ne travaille pas – c’est à dire tous les jours sauf le week-end – c’est au social qu’on l’en-gage. Le reste du temps : squat chez sa sœur. Il m’écrit qu’ il n’est «Pas un ange c est certain» et qu’à l’école, il «se disputait la derniere place avec son copain prefere». Un temps il tenait un petit magasin animalier dans la rue de sa mère. Il a tout plaqué. D’après son frère, il s’est fait refaire le visage.

Bien sûr que j’aimerais le connaître. J’aimerais écouter comment il place ses mots dans l’air. J’aime-rais observer la forme de ses yeux. Leurs nuances de couleurs. J’aimerais découvrir son sourire, ses dents et remarquer ses manies. Il se ronge peut-être les ongles. Il fume peut-être. Sûrement il boit… Il ment. Il crache. Il tousse. Il renifle. Il ricane. Il n’écoute rien. Il sait toujours tout. Il dit : «Allez viens à Zürich c loin ouais je c allez fait ton max» et aussi «Hello hey t’as besoin de combien de temps pour trouver du temps libre dans ton agenda»

Olivier, qu’il signe tout le temps.

Après, il a arrêté. On n’a plus parlé par sms jusqu’à ce que je lui demande. Je lui demande, mercredi ? Il répond samedi. 14h. Et j’ai attendu.

J’ai attendu l’heure du rendez-vous.

 

12h23 Le train qui m’amène jusqu’à lui va beau- coup trop vite. Le paysage s’engouffre en moi à travers mes yeux, descend jusque dans mon cœur et me traverse. Je suis une éponge dans un grand huit. Je perds mon eau sous le poids de la vitesse. Des années défilent, s’entremêlent. J’ai peur.

13h33 Des frissons, des mains froides. Je ne tiens plus. Je cherche une position agréable. Aucune ne me satisfait. Je veux rentrer chez moi.

13h45 Assise au café de la gare. Un jus d’orange pressé. Comme les gens qui courent pour sauter dans leur train.

Je scrute chaque voyageur. Lui ? Trop âgé. Celui-ci ? Pas la bonne démarche. Celui-là ?

Les cheveux manquent. Je joue au jeu de trouver Charlie. Sauf que moi, je n’ai jamais vu Charlie.

13h55 Un type. Un type parfait débarque dans le hall de la gare. Il a l’air perdu. Il a l’air de chercher Charlie, lui aussi. Grand. Des cheveux. Soyeux et bouclés. Une mous- tache blonde et un grand manteau qui vole derrière lui quand il se déplace. Je le perds de vue.

13h56 Je viens de laisser filer mon père sous mes yeux. J’aurais dû crier, appeler. « Olivier ! Olivier ! Je suis là ! Retourne-toi ! » Une seconde et je suis levée d’un coup.

Dehors de la gare. Le rattraper. La pluie encore plus froide sur mes mains nues. Sur mes joues. Là. Je le vois. Il monte dans une voiture et disparaît.

13h58 Pourquoi serait-il parti alors qu’il n’est même pas encore l’heure ? Quel impatient. Dix-huit ans sans me voir. Il pourrait attendre deux minutes. Je retourne lente- ment à mon observatoire. Sous l’horloge.

14h01 J’attends au milieu de cette gare inconnue debout.

14h03 J’attends au milieu de cette gare inconnue debout et je ne pense à rien.

14h04 J’attends toujours.

14h15 Il ne viendra pas. Il ne viendra plus. Aucun regard paternel ne se pose sur moi.

Les voyageurs prêtent attention à l’horloge mais ne voient pas l’oiseau perdu en dessous.

14h22 J’ai rendez-vous avec mon père. C’est la première fois que je le vois de toute ma vie. Hé ! C’est la première fois que je vois mon père de toute ma vie. Mais attendez !

14h29 Il faut que quelqu’un vienne me chercher. Quelqu’un. Il faut. J’attends.

14h40 Je l’appelle d’une cabine téléphonique. Une voix tendue répond. Je dis : « C’est Agnès. Je suis à la gare. J’appelle d’une cabine télé- phonique. » Il dit, après dix-huit ans, il dit : « Ah oui, je vois, à gauche de l’entrée, ou bien non plutôt à droite… J’arrive. »

J’avais le téléphone dans la main. Je l’entendais se déplacer et souffler dans le micro. Je ne savais pas s’il fallait raccrocher ou pas. Je me penche pour voir. Attachée au téléphone. Olivier Walpen est devant moi. Il me parle sans me regarder. Je n’écoute pas. Il est devant moi. Olivier.

Tu sais, le nom « Olivier » m’a toujours fait rêver. Mais là, quand je veux t’expliquer ce à quoi il ressemble, ce qu’il est, j’ai mal au cœur. J’arrive pas à accepter. Mes yeux commencent à pleurer à l’intérieur. Et la gorge pique. Accepter. Il faut accepter ce que j’ai comme père. Je me roule en boule. Je mets la tête dans mes bras. Ne me regarde pas. J’ai le visage qui se tord, j’ai le désespoir et la désillusion collés à la peau. Ça fait un peu mal. Je me dis que ça serait bien de pleurer un bon coup pour passer à autre chose. Mais j’arrive pas. Écoute-moi si tu le veux bien, fais au moins semblant s’il te plaît.

Quoi penser.

Il marche comme un pantin en balançant ses bras de bois tendus droit devant lui. Il essaye de montrer qu’il est content, de danser, de voler, mais il arrive seulement à pivoter de gauche à droite, la tête fixe et le corps raide. Objectif : contrôler ses mouvements. Il est heureux ? Peut-être, mais dans sa tête, c’est pas facile. Il dit : « J’ai pas d’argent », « J’ai envie de rien », « J’ai jamais aimé ta mère. »

Quoi ? Pourquoi est-ce que tu t’es marié avec elle alors ? Il répond que quand il a rencontré Nadine, ma mère, il était soûl. C’était le bon temps. Et il y avait Lulu, aussi. Lulu, c’est le frère de Nadine. Tu vas pas me dire que tu t’es marié avec ma mère parce que Lulu était ton pote ? « J’ai vraiment rien foutu avec elle. On allait à Nendaz voir sa famille, et puis le vendredi, y’avait Lulu qui venait à la maison. Lulu…

On s’amusait bien avec Lulu. » Il ajoute : « Et puis, tu sais… Avec cette histoire de grossesse, je suis resté. »

« Pose-moi des questions, qu’il me dit, j’adore les questions. »

Ton frère m’a dit que tu t’étais fait refaire le visage. « Haha, si j’avais l’argent, j’me ferai refaire entièrement ! » Là, il me demande ce que je pense de son visage. Le bout des doigts sur ses joues, il tâte sa peau. Il dit : « Le salon de beauté a fait du bon travail, non ? » Je ne réponds rien. J’ai pas envie de lui dire que c’est joli, puisque c’est pas joli. C’est ridicule. Il a de grosses joues rouges et des petits yeux gonflés. Ils sont bleus comme les miens. Mais c’est tout. Je ne lui ressemble pas. Enfin, j’espère que je ne lui ressemble pas.

« Encore une question ! »

Et là, il s’agite comme un enfant et tapote la table des doigts. Ta mère m’a dit que tu mettais des amendes sur les voitures.

« C’est n’importe quoi. Je suis au social, suis pas gendarme. Je déteste les gendarmes. Moi, je fais rien de mes journées. »

C’est impossible de ne rien faire. Impossible. Je lui dis. Là, il me décrit une journée type.

« Je me lève. Tôt. Oui, je me lève toujours tôt. Je vais au café. J’en bois un. Je discute avec mes connaissances, mes nombreuses connaissances. Eh, oui. J’ai pas d’amis, c’est trop de travail. Les amis, faut les inviter chez toi, s’impliquer, les appeler. Et ils savent tout. Ils connaissent toute ta vie. Non, j’en veux pas. C’est mieux les connaissances. »

Et après ?

« Après je me balade. Je rentre chez moi et je me fais à manger. »

Et après ? Il ne va pas jusqu’au bout. Il s’arrête là.

D’accord.

Ma mère m’a dit que tu faisais semblant. Tu faisais semblant d’aller travailler et puis quand à son tour elle était partie, tu revenais à la maison pour ne rien faire.

« Oh, attends. Elle, elle travaillait pas non plus… Elle allait faire ses trucs… là, son travail de diplôme mais elle travaillait pas, hein. C’était pas un vrai travail. Elle ramenait pas d’argent. »

« D’ailleurs, si tu pouvais lui dire de retirer ses plaintes, parce que je peux pas travailler à cause de ça. C’est parce que j’ai pas payé les factures alimentaires. Mais si j’ai pas d’argent, j’ai pas d’argent. »

Pourquoi ? Je lui demande pourquoi il ne le lui a pas demandé plus tôt. Pourquoi me balancer ça à moi ?

Et pourquoi seulement maintenant ? Pourquoi se pourrir la vie pour rien ?

Il dit : « Du jour au lendemain, il n’y avait plus personne. Elle t’a prise sous le bras et vous êtes parties. Sans rien me dire. Sans me dire que je pouvais l’appeler. Je pouvais pas l’appeler, tu comprends. Je pouvais pas. »

De grands gamins. Mes parents sont de grands gamins imbéciles, fiers, qui crachent sur les plumes de l’autre. L’autre qui est à salir. Et moi, je suis le pigeon voyageur qui doit porter la crasse de l’un à l’autre.

Qui croire ?

A un moment quand il me parlait, je revoyais le grand au manteau flottant dans l’air passer. Toutes mes illusions. Tous mes rêves trimbalés dix-huit années durant. Envolés. Et puis je l’ai regardé. La figure. Le torse. Je voulais déchiffrer. Savoir ce qu’on m’avait envoyé dans la figure. Est-ce que c’est ça ? Est-ce que je viens vraiment de lui ? Est-ce que c’est vraiment lui mon père ?

Un illustre inconnu me parlait et je devais lui coller cette étiquette de père sur le front. J’arrivais pas. Tu comprends. J’arrive toujours pas. C’est pas possible. Je connais pas ce type.

« Suis fan de foot, qu’il me dit. Au foot on peut se lâcher, gueuler et tout, mais ici… ici c’est pas ça. On est tout gêné, coincés à cette table, là. Dans un match, suffit de dix minutes ! Tout le monde s’en fout après dix minutes. C’est ça la masse. Dix minutes. Dix minutes et ça se lâche. »

« Ouais, j’aime bien ce qui se démarque pas trop. Du genre, le lendemain quand on peut parler tous ensemble de ce qu’on a vu à la TV. Ouais, j’aime bien, j’aime bien. J’écoute aussi les tubes qui passent à la radio. Tout le monde connaît, on peut chanter les paroles et tout… »

Et moi je vois le père attentif et sensé filer dans le vent de son manteau. Faire place à ce monstre beuglant, crachant dans la masse. Ne rien changer, rien. Être la masse, être un bon monstre, tout entier. Avec les poils, les crocs et tout. Rugir sagement à l’unisson. Avec le « tout le monde » ronronnant derrière la tête. C’est comme ça que petite on m’a tirée par les pieds suspendue à un grillage. Qu’on m’a humiliée en me pointant du doigt. Comme elle est paumée. Comme elle a pas d’amis. T’as vu ?

Tata Walpen n’est pas ma tata.

Non. Je ne vois pas du tout pourquoi elle le serait.

Elle a des yeux pour les choses qu’elle veut voir. Pas pour moi, non. Pourtant elle dit : « On a vraiment beaucoup parlé de toi, tu sais. » Et elle fait un bisou sur le front de son chihuahua aux yeux luisants. Elle voyage au Cap-vert, au Canada. Mais le Valais, tu sais, c’est loin. C’est beaucoup trop loin. Et c’est cher aussi… Avec cinq semaines de vacances par année seulement, pas trop le temps d’aller chez vous, tu comprends ? Et qu’est-ce qu’on y ferait ?

Elle me montre la seule place que j’ai occupée dans sa vie. Une page de son album photo. Elle et moi dans un fauteuil à Isérables. Là où, apparemment, il faisait bon vivre. Qu’on m’a tant dit. Là où nous étions une famille. Une famille vraiment.

Là, c’est moi. Là, mon père, à côté ma mère…

Je ne comprends pas. Eux c’est qui ? Tes grands-parents. Ils regardent l’objectif. Ils me regardent moi, dix-huit ans plus tard, avec mes larmes aux yeux. La photo entre les mains. Avec mon mal être à moi seule. Qui me demande pourquoi je suis étrangère dans ma propre famille. Pourquoi ?

J’articule quelque chose du type : « Merci, c’était bien sympathique de vous avoir rencontrée. » Et là, je file faire ma vie loin. Très loin. En retenant le mouve-ment automatique de mes yeux vers l’arrière. Vers elle. Elle qui fait au revoir de la main devant son immeuble. Sur le trottoir.

Suis un être à part. Je sais pas si j’ai vraiment servi à quelque chose. Pour mon père. Pour eux. J’ai simplement tranché cette famille en deux. Fait mon histoire à moi. Laissé leurs histoires à eux. A ma mère. Mon père. Leurs histoires, c’est pas vraiment mon problème. Pourtant je sens que justement, j’ai été un problème. Je vois mon père qui détourne son regard de moi, qui m’évite, qui ne me pose aucune question, qui se sent mal en ma présence, qui ne parle que de son incapacité à trouver un travail. Tu sais, moi je veux le prendre et le secouer. Gueuler. Oui, parfaitement. Pour faire sortir l’injustice coincée entre mes côtes. Suis pas invisible, suis pas rien du tout. Regarde-moi dans les yeux. Tu le veux peut-être pas mais je suis ta fille. Quoi que tu fasses. Ta fille. La partie de ta vie que tu veux effacer, le truc qui tache. Salut, c’est moi. Je débarque. Avec mon ras-le-bol d’être transparente pour toi. Pour toi et pour tous les autres.

Transparente pour la grand-mère qui fait semblant. Qui sort ses larmes de circonstance quand elle me voit. Jamais un appel. Jamais une seule carte à Noël. Je m’en fous de sa carte, je m’en fous. Mais j’en ai jamais eu. Tu comprends ? Jamais.

Transparente pour la tante qui lèche ses chiens toute la journée.

Transparente pour l’oncle qui fait son business. Dix ans que nous étions voisins. Dix ans. Voisins. Cette famille, mon Dieu. Sauve-moi de cette famille.

Et maintenant ? Je fais quoi ?

Je me demande. C’est le début ou la fin ?

Faut qu’on m’explique. Aussi faudrait peut-être que je leur dise que ça fait mal, quand même. Que ça fait monter la rage, l’incompréhension juste là, à la gorge. Comme un couteau. Ou que ça te brûle les poumons. Tu n’es rien pour eux. Tu n’es rien pour lui. Celui qui t’a fait. L’ado qui t’a fait. Tu n’es rien. Rien.

Un jour, tout explosera. Mes mots briseront le barrage. Le poids sur mes épaules roulera sur lui. Une lettre de toute violence déchirera tout sur son pas-sage. Tu verras. Je serai libre. J’aurai tout dit. Je m’en irai. Comme ça. Simplement. Il lira. Il lira et dira :

« Haha, c’est drôle ça comme texte, oui. C’est de l’art, non ? J’aime pas trop ça, moi, l’art… C’est pas très joli. T’aime ça, toi ? Non, c’est pas très joli. Ça sert à rien. C’est pas joli. Pas joli. »

Alors voilà. Avec le peu que j’ai vu de lui, je dis merci et je m’en vais. Mon père, une victime. J’ai compris. Ils veulent vendre le chihuahua. Ils ont pas d’argent. J’ai compris. Pas envie de me voir, compris. Il me fait la bise en restant le plus loin possible de moi, compris. Préférer fuir. Fuir vite parce que « De toute façon, on se reverra. » Compris. Merci.

Je lui demande un rêve. Un seul, que je lui demande.

Dis-moi ton rêve. Ce qui te donnerait de la joie.

Il me dit : « J’ai pas de rêve. »

Pas de rêve.

Il se cache. Moi, j’y crois pas. C’est chauffeur de camion, qu’il veut être. Il veut le grand air. La solitude. Les trois mots échangés à une aire d’autoroute. Bonne circulation, oui. Beau temps, oui. Bien roulé. Et aller s’enfermer dans sa baraque volante. Avec la blonde aux seins nus sur la plage. Avec le néon « Johnny » qui clignote. Et la nuit qui tombe. Bercé par le bruit des voitures qui passent. Une, deux…trois… s’endormir. Ne rien penser. Laisser le temps faire son travail.

Moi. Tu me demandes moi. Qu’est-ce que je vais faire. Maintenant. Un signe de croix peut-être. Qu’il repose en paix. Qu’il vienne me voir s’il veut.

Moi. Je ne viendrai plus. Pour récolter du vent, de l’indifférence, non merci. Peut-être je comprendrai un jour. Peut-être je ne ferai pas d’enfants. Peut-être j’exagère. Mais moi, peut-être j’arriverai à être moi-même avec mes enfants. A leur dire clairement que j’ai foiré. Que ça arrive à tout le monde. Qu’il faut vivre parce que c’est bon. Parce que c’est pour ça qu’on est en vie. Simplement. Pas pour se créer des problèmes. Pas pour se froncer les sourcils à cause de l’argent qui manque. Pas pour la distance qui sépare les gens. Pas pour le temps.

« On n’a pas le temps de te voir. »

Pas le temps. Pas l’envie. Et bisou sur le chihuahua. Il est trop chou. Il tremblote tout le temps. On l’habille. On le sort. On a une raison de vivre. Le chien. Le chien trop chou qui tremble avec ses yeux mouillés.

Les miens sont secs à présent. Ils ont vu. Ils ont compris. Et maintenant qu’ils savent, je les laisse rêver. D’autres univers. D’autres horizons. D’autres vies. Si bonnes. Qui filent sous le vent d’un manteau.

Sous le vent.

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